Extrait
Le soir où tout est remonté
22 mai 2026, finale de la Coupe de France.
Il suffit des premières notes. Je suis debout en tribune Delacourt, au milieu de Bollaert.
Autour de moi, les voix montent, les écharpes se lèvent, le béton semble respirer sous les pieds. Le stade est plein, mais il n’y a pas de joueurs devant nous. Seulement des écrans, des visages tournés vers la même attente, des maillots rouges et jaunes, des enfants sur les épaules, un public en joie.
Et cette chanson qui commence.
Les Corons. C’est une poussière ancienne qui remonte dans la gorge. Une mémoire qui ne demande pas la permission. Une chose très simple, presque impossible à expliquer à ceux qui ne l’ont jamais vécue.
Nous sommes là grâce à Antoine. Il a trouvé des places.
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À Lens, cette phrase mérite qu’on s’arrête. Trouver des places pour un soir pareil, ce n’est pas seulement faire une réservation. C’est une opération stratégique, un exploit familial qui devrait presque donner droit à une médaille, ou au minimum à une frite gratuite. Dans certaines familles, on admire ceux qui ont fait médecine, ceux qui ont réussi un concours. Chez nous, ce soir-là, Antoine avait trouvé des places à Bollaert. Autant dire qu’il venait d’apporter sa contribution personnelle à l’histoire collective.
La finale se joue au Stade de France. Lens contre Nice. Mais ici, il ne s’agit pas seulement d’une retransmission. Une ville est rassemblée, et bien au-delà. Des familles entières. Des gens qui auraient pu regarder le match chez eux, bien installés, avec une boisson au frais et les commentaires à la télévision, mais qui ont choisi de venir ici.
Quand les supporters chantent Les Corons, je n’entends pas un simple refrain.
J’entends des femmes qui continuaient parce qu’il fallait bien. Des hommes qui partaient tôt et parlaient peu. Des enfants trop vite grands. Des mains capables de réparer.
Je me souviens des gestes plus que des discours. Des silences plus épais que des phrases. Des façons d’aimer qui passaient rarement par les grands mots.
Dans ma famille, aimer passe souvent par le concret.
On dit : « J’ai regardé ta voiture. » « Fais attention à la route. » « Mets un gilet, il va faire frais. »
Ce qui, dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, peut parfois équivaloir à une déclaration bouleversante.
Mon père parle comme cela. Avec les faits, les gestes, les précautions. Et puis avec le patois.
Cette langue vivante, chez lui, ne demande jamais l’autorisation d’entrer. Elle surgit. Même dans des réunions, au milieu de dossiers très sérieux et de gens appliqués à parler comme il faut, il peut laisser passer un mot du pays. Un « à ch’teure », un « in’minqu’ropu qu’cha », une tournure venue d’ailleurs, lancée sans prévenir, comme si tout le bassin minier venait soudain poser sa chaise dans la pièce. Ce n’est pas une erreur de langage. C’est une racine.
Autour de moi, la tribune vibre. Des hommes, des femmes, des enfants, des anciens, des jeunes, des maillots de toutes les époques, des écharpes, des drapeaux, des joues peintes, des voix déjà fatiguées alors que le match n’a pas commencé.
Dans une autre ville, on dirait sans doute : « Nous allons regarder un match. »
Ici, on vient avec ce qui nous précède. Les fidélités familiales qu’on n’a pas choisies, mais qui nous tiennent quand même.
À chaque but, la bière vole. Je ne dis pas cela pour faire couleur locale. C’est un fait. Des bras se lèvent, des gobelets partent en l’air, la bière retombe sur les épaules, les cheveux, les lunettes, les voisins qui n’avaient rien demandé. Nous sommes aspergés, collants, un peu poisseux et heureux. Il existe sans doute des parfums plus nobles, mais je ne suis pas certaine qu’ils auraient mieux convenu à l’Histoire ce soir-là. Rien de tout cela ne ferait une belle image publicitaire. Et pourtant, c’est magnifique. Parce que c’est vrai.
Je regarde Christophe près de moi, son bras autour de mes épaules. J’observe cette foule qui chante comme si elle avait reçu la même consigne secrète. Personne ne cherche à être élégant. Personne ne vient se montrer. On est là pour le Racing Club de Lens. Ce qui, dans le bassin minier, veut souvent dire beaucoup plus que ce que la phrase laisse entendre.
À quelques centaines de mètres de là, mon père est chez lui. Je pense à lui au milieu du vacarme. Entend‑il quelque chose de la clameur ? Regarde‑t‑il le match à la télévision, avec cette manière qu’il a de commenter sans jamais trop en dire ? Il peut expliquer un lieu, une technique, une organisation, un risque. Il sait raconter une machine, une pente, un bruit. Il sait dire ce qui tient, ce qui casse, ce qu’il faut surveiller.
Il est allé peu de fois au stade. Je ne crois pas que ce soit par désintérêt. Le stade est tout près de lui. Il suit. Il sait. Il appartient à cette histoire. Il l’avait déjà dans les mains.
Cette pensée me serre la gorge tandis que les voix montent encore. J’ai l’impression d’être au seuil d’une galerie invisible. Une image que je connais sans vraiment l’avoir regardée. Un monde que j’ai voulu quitter, comprendre, dépasser parfois, et qui revient avec une force tranquille.
Je croyais être venue voir une équipe gagner. En réalité, quelque chose venait me chercher.
Je ne savais pas encore exactement quoi. Peut‑être les morts. Les vivants. Peut‑être les surnoms qui durent plus longtemps que les papiers officiels. Les façons de faire apprises sans mode d’emploi. Les secrets que l’on croit avoir laissés derrière soi et qui reviennent un soir, dans une chanson, au milieu d’une tribune.
C’est ici que ce livre prend naissance, comme une tentative de déposer les mots là où longtemps il n’y eut que des silences.
Je ne veux pas aligner des dates et des noms comme on range des objets derrière une vitre. Je ne veux pas non plus fabriquer une légende propre, héroïque, bien éclairée, où tout le monde aurait souffert noblement avant de disparaître dans une belle phrase.
Du côté des miens, rien n’était aussi bien rangé. La peine, bien sûr. Mais aussi les blagues. Et cette façon de rire quand la vie serre trop.
En tribune, je comprends que cette soirée à Bollaert n’est pas un détour dans mon histoire. C’est un passage.
Entre ce qui a été et ce qui continue. Entre les corons et les tribunes. Entre ceux qui sont descendus et ceux qui cherchent encore comment remonter. Entre les silences de famille et le vacarme d’un stade.
J’ai travaillé, avancé, serré les dents, voulu monter, comprendre, prouver, parfois trop. J’ai porté du poids. Du visible. Et l’autre aussi, plus sournois, celui qui ne se voit pas toujours mais finit par peser dans les épaules, dans le ventre, dans la manière de respirer.
Je comprends simplement ceci : les miens sont descendus. Alors, à mon tour, je vais au fond. Pas pour y rester. Pour comprendre comment remonter.
En Delacourt, je ne sais pas encore tout ce que cette soirée allait réveiller. Les cris de joie, la bière qui vole, le bras de Christophe sur mes épaules : tout me ramenait déjà vers une couleur, un territoire, une Histoire. Le rouge et le jaune parlaient bien avant moi


